The Ovahimba Years
A Transmedia Ethnography in Namibia and Angola
Petite Rina
Les années Ovahimba
Une ethnographie transmedia en Namibie et Angola

RinaSherman

RAPPORT D'ETAPE

Depuis sa mise en place en 1997, le projet Les années Ovahimba a pris, au fil des ans, une ampleur inattendue. A l’origine, le Projet devait être achevé sur une période d’un an. Non sans étonnement, nous faisons part aujourd’hui des résultats de six ans d’activité. Ce travail finalement porté ses fruits en cette première partie de l’année.

LE POLE DE RECHERCHE TRIANGULAIRE

Le protocole d’accord pour le Pôle triangulaire de recherche a été signé le 18 février à l’Université de Namibie en présence du Vice-Chancelier de l’UNAM, Professeur Peter Katjavivi, du Chef de service de coopération et d’affaires culturelles de l’Ambassade de France, M. Tristan Gervais de Lafond, ainsi que du Dr Jekura Kavari, Maître de conférences à l’UNAM et de Rina Sherman, respectivement responsables, dans cet accord tripartite, de la partie namibienne et du projet Les années Ovahimba.           

Le Pôle de recherche triangulaire a été créé entre l’UNAM, le Laboratoire de recherche en anthropologie visuelle et sonore du monde contemporain de l’Université de Paris VII, présidé par le Professeur Jean ArlaudD ; et le Projet Les années Ovahimba. Cet accord prévoit la réalisation de projets de recherches en commun et d’échanges universitaires entre les trois partenaires désignés plus haut. Tandis que les programmes de recherche en cours sur la tradition orale sont concentrés sur les pratiques du groupe culturel Ovaherero / Ovahimba, l’accord comprend également la possibilité d’une recherche sur la tradition orale au sens le plus large, à la fois conceptuellement et géographiquement.

Le Ministère Français d’Affaires Etrangères a fourni le financement de départ pour la création du Pôle de recherche triangulaire. Grâce à la signature de cet accord tripartite, il a été possible de créer les bases nécessaires au bon prolongement de notre travail en Namibie et d’encourager les échanges universitaires entre la France et la Namibie. Un premier projet de recherche, dirigé par Dr. Jekura Kavari est en cours au sein de cet accord. Il consiste à recueillir des donnés, par des enregistrements audio et vidéo dans le but d’analyser les pratiques de lectures des intestins[1] dans la culture Ovaherero / Ovahimba, dont procède l’interprétation des évènements présents et futurs. Nous avons l’intention de présenter les résultats préliminaires de cette étude aux collègues de France lors du premier trimestre de 2003. Afin d’assurer la bonne continuation du Pôle de recherche triangulaire, des financements supplémentaires sont actuellement sollicités auprès de bailleurs de fonds locaux et étrangers.

SEJOURS DE TERRAIN À ETANGA 

Pendant la première partie de cette année, nous avons entrepris des séjours de terrain à Etanga aux mois d’avril, juin et août. Lors de chaque séjour, nous avons noté plusieurs changements, dans l’intimité partagée avec la famille Tjambiru et dans une aisance nouvelle dans notre travail sur le terrain. Ces observations nous ont permis de réaliser encore une fois combien le temps était un facteur essentiel à la réussite des recherches de terrain. Nous avons continué de filmer, photographier, prendre des notes et faire des enregistrements sonores ; tout en participant à la vie de famille des Tjambiru avec une joie et un abandon toujours croissants.           

Pendant la première semaine de mon séjour d’Avril, sous la pression de l’ouverture imminente de l’exposition qui approchait et qui nécessitait que je tourne les dernières images, j’ai éprouvé quelque hésitation à filmer et à photographier. Après avoir passé quelques jours à prendre uniquement des notes écrites, Omukurukaze passa un jour près de ma tente et me dit : “Mo ka hungura rune?[2] Une telle réplique, de la part de la Vieille Mère du domaine qui avait toujours été réticente à se laisser filmer, me fit réagir sur le champ ; j’attrapai la première caméra venue et je sortis de la tente prête à me mettre au travail. “oPerenderua tji we ya rukwao?”[3] me fit-elle remarquer et elle s’en alla avec indolence vers l’enclos du bétail, un saut en bois et une lanière de cuir à la main pour aller traire ses vaches. Brusquement les rôles s’étaient inversés ; après cinq ans de recherche, un des habitants d’Etanga, voyant leur visiteur ne prendre que des notes écrites, avait promptement sommé leur anthropologue résident de se mettre au travail.
Durant le reste de mon séjour, j’ai filmé et pris de photographies sans hésitation aucune.Vers la fin d’un de mes voyages plus récents, j’ai annoncé mon départ plus tôt que prévu. C’était dû au fait qu’on voulait tirer de moi la solution de tous les problèmes du domaine, je trouvais ces sollicitations par trop pressantes. A cette nouvelle, Kakaindona vint me voir et me demanda : “ o Mena ra ye?”[4] Je lui expliquai que c’était trop pour une seule personne d’avoir à résoudre les problèmes de tout le monde ; certains ont besoin d’argent, d’autres d’un transport en voiture, d’autres encore de quoi manger, des médicaments, des vêtements, du tissu…La liste n’en finit pas. “Je suis bientôt morte, alors autant mourir à Windhoek. “Que ferais-tu si tout le monde venait vers toi pour résoudre les problèmes ?“ lui demandai-je. “Je ne fais rien, je me tais,” me répondit-elle avec un aplomb Omuhimba patent. “Pourtant je me suis longtemps tu, mais les gens viennent toujours me faire part de leurs doléances”. Pendant cette conversation, le silence était tombé sur le domaine, Omukurukaze était en train d’enduire le cou d’oForomana d’une onction parfumée et continuait comme si de rien n’était. Le Headman laissa traîner ses oreilles de notre côté pour entendre ce qui se disait et demanda une ou deux fois à son fils cadet Pokanjo de traduire mes paroles bafouillées en Otjiherero, pour le moins imparfait du fait de ma contrariété. A ce moment, Kakaindona et moi étions dans une dispute mi-sérieuse mi-badine à propos de ce que je considérais comme un état des choses inique. Une fois qu’Omukurukaze eut terminé son application de la crème sur le cou d’oForomana, Ukoruavi se dirigea nonchalamment vers ma tente et, avec un grand geste de la main, il me dit : “Ndji pao ovimariva!”[5]. L’outrance foncière de son geste m’ouvrit le chemin pour réagir de façon encore plus absurde. Sans hésitation, je levai moi aussi les bras et poussai un cri long et fort. J’aperçue un instant la surprise dans ces yeux, peu avant que nous éclations de rire tous les deux, suivis immédiatement du reste de la famille. Brusquement ce fut un déchaînement tous azimuts, tout le monde, les adultes comme les enfants, se mimait des demandes exagérées les uns aux autres, surtout à moi. Encore une fois la glace fut brisée à un moment critique par la capacité insoupçonnée des Ovahimba à retourner une situation. Et nulle part ailleurs que sur la colline d’oHere, en compagnie de la famille Tjambiru, la tendresse du dénouement ne peut être si hilare et pourtant si douce.

EXPOSITION

Sur l’invitation de Son Excellence, l’Ambassadeur de France en Namibie, M. Eugène BERG, nous avons présenté une exposition intitulée « Les années Ovahimba, travaux en-cours » au Centre Culturel Franco-Namibien de Windhoek, du 11 au 28 juin 2002. L’exposition fut ouverte par le Vice-Chancelier de l’UNAM, Professeur Peter KATJAVIVI, en présence de membres du gouvernement Namibien, du Corps Diplomatique, du Groupe de jeunes d’Etanga, des mécènes, des collègues et amis qui ont, de près ou de loin, suivi l’évolution du Projet Les années Ovahimba. L’Ambassade de France et le FNCC ont accueilli l’inauguration de l’exposition. Standard Bank Namibia a parrainé le catalogue. La cérémonie d’ouverture a permis à M. Eugène BERG d’inscrire le Projet Les années Ovahimba dans le cadre de la politique du gouvernement français concernant la culture et la recherche scientifique. Réparties sur de nombreux ministères (Les Affaires étrangères, la Culture, la Recherche, l’Education), de telles politiques ont permis une réelle continuité dans la recherche et dans la création, tant en France qu’à l’étranger. A cette occasion, M. BERG a également exprimé sa reconnaissance envers les autres bailleurs de fonds associés au Projet Les années Ovahimba, soient le Bureau de coopération de l’Ambassade d’Espagne (AECI), Caltex Namibia et Standard Bank Namibia.

Au fil des ans, le Projet a bénéficié des fonds et du soutien de nombreux donateurs, parmi lesquels les secteurs privés namibien, français et sud-africain, ainsi que des organisations non-gouvernementales et de nombreux amis (Cf. la liste complète ci-après). Il nous a été impossible, à cette occasion, de nommer toutes les contributions, nonobstant le fait que chacune a joué un rôle significatif dans le développement du projet.Dans son discours d’ouverture, Professeur KATJAVIVI a eu le privilège de souhaiter la bienvenue dans la ville de Windhoek, en Otjiherero, au Groupe de jeunes d’Etanga[6] et a mis l’accent sur l’importance de leur participation pour honorer ce projet déstiné à rassembler des documents sur leur héritage culturel. Lors de la soirée, le groupe a diverti les invités avec un ensemble de représentations, du jeu de l’ondjongo aux danses guerrières ombimbi. Les observant ce faisant, c’est non sans étonnement que nous avons remarqué combien nous avions peu de choses à apprendre, concernant la présence sur scène, à ces interprètes naturels bien qu’inexpérimentés. Ce fut un véritable moment de grâce que d’observer ce groupe de jeunes gens se mouvoir avec verve et une grande précision des gestes et du style, entourés de spectateurs admiratifs.

Le principal objectif de l’exposition “Les années Ovahimba, travaux en-cours” était de partager avec le public une série de regards aux traitements multiples sur la vie et le temps de la communauté d’Etanga. Le but de la conception et de la réalisation de cette exposition était de proposer une tranche du quotidien Ovahimba ; une exposition que quitteraient les visiteurs en ayant l’impression d’avoir partagé un moment avec la famille Tjambiru et leurs amis sur la colline d’oHere, dans les environs d’Etanga.L’exposition était présentée sous forme de paysages sonores, ponctués de dessins, photographies, objets culturels et images vidéo inédites, ceux-ci articulés selon les thèmes, les lieux et les activités présentées. L’effet combiné des ambiances sonores et visuelles, des objets et des images vidéo procède de l’intention d’une composition d’images et de sons créée en partie par l’itinéraire du visiteur dans le temps et dans l’espace. Le programme de l’exposition était complété par un ensemble de conférences universitaires, comprenant les interventions du Dr Jekura Kavari, M. Alex Kaputu et Rina Sherman, ainsi que par une sélection de films extraits de la Collection Les années Ovahimba et des films de l’anthropologue espagnol, Dr Giner Abati (grâce aux bons soins du Bureau de coopération espagnole). L’artiste londonienne Louisa Sherman a conçu le catalogue et l’interface visuelle de l’exposition. David Benade a conçu le son et Struppie Reindhardt a conçu et construit la disposition scénique de l’exposition.

L’un des temps forts de la semaine du groupe d’Etanga fut la série de visites aux écoles de Windhoek et sa banlieue, organisées par le FNCC. Le groupe fut reçu avec enthousiasme par les élèves, très heureux de découvrir la culture des Ovahimba et de partager des aspects de leur propre culture urbaine avec ces visiteurs. Bien souvent, ces visites étaient suivies de discussions informelles sur un large éventail de sujets : Quelle est la signification des danses présentées ? Comment les femmes font-elle leurs nattes ?... Le FNCC a également réussi à élargir la portée du Projet avec l’organisation de visites de groupes scolaires à l’exposition. Lors du dernier soir de leur séjour, le Groupe d’Etanga a donné une représentation pour une soirée privée au FNCC organisé par Standard Bank.

Le moment inoubliable du séjour des dix jeunes gens d’Etanga à Windhoek fut sans doute leur entrée dans l’exposition, quand ils entendirent leurs propres voix émaner des paysages sonores, quand ils virent leurs photographies disposées sur les murs et regardèrent en images des scènes de leur vie. C’est alors que se présenta le véritable accomplissement de leur participation au Projet Les années Ovahimba : la boucle était bouclée. D’aprés tous les témoignages, les réactions des publics de tous bords semblent avoir été très enthousiastes. Nous avons été ravis d’avoir eu l’opportunité de partager les premiers résultats de nos travaux avec le public namibien. Un film tourné lors de l’exposition est en cours de montage et sera bientôt disponible. Nous envisageons la mise en place d’expositions futures, présentant les résultats de nos travaux en cours.

DEVELOPPEMENT DE LA COMMUNAUTE

Le Projet Les années Ovahimba s’est impliqué dans de nombreux projets de développement communautaires durant ses cinq années d’activités à Etanga. En tant que consultants volontaires, nous avons servi de contact entre le lieu éloigné d’Etanga et les donateurs disposés à devenir des partenaires dans des programmes de développement communautaires. Nous travaillons avec le Veripaka Youth Club of Etanga (VYC), l’Ecole primaire d’Etanga, le Groupe de jeunes d’Etanga, ainsi qu’avec des groupes de constitution informelle dont les projets servent les intérêts du développement de la communauté dans son ensemble.            

Pour la deuxième année consécutive, le Bureau de coopération espagnole (AECI) de l’Ambassade d’Espagne a accordé son soutien à l’Ecole primaire d’Etanga pour du matériel et des équipements de première nécessité. L’école n’a que deux professeurs pour plus de cinquante élèves de niveaux différents. Un cruel manque d’équipement, de matériel scolaire et de livres de classe gêne les activités d’enseignement au quotidien. L’Association Internationale des femmes a fait une donation à hauteur de 1.000,00N$ pour la communauté à Etanga, ce qui nous a permis d’ouvrir un compte spécifique pour le Développement de la Communauté. Le IWA a également donné une grande quantité de vêtements d’occasion et de tissus qui ont été distribués aux habitants d’Etanga.           

Nous avons travaillé plus d’un an avec le Veripaka Youth Club of Etanga sur le développement du Centre de ressources communautaires d’Etanga. L’objectif principal de ce projet est de réduire la pauvreté par le biais de programmes de formations s’adressant tant aux jeunes qu’aux adultes et à travers la mise en place d’activités générant des revenus durables.En Décembre 2001, pendant une visite à Etanga, Son Excellence, l’Ambassadeur de France, M. Eugène BERG a accordé son soutien à la construction du Centre. Le projet est en train d’être étudié par le Service de coopération et d’affaires culturelles de l’Ambassade de France en Namibie, et une décision concernant le montant de sa participation est imminente.           

Au mois de mai, le Programme des Micro-Projets de l’Union Européenne a accepté de financer le Centre à hauteur de 257.073,60N$, sous réserve de la mise en place des règles et des plans qui doivent être respectés par les Bénéficiaires.En août, nous avons été informés de la décision de NAMSOV de fournir un financement d’un million de Dollars Namibiens pour la construction du Centre. Ceci sous réserve que le Projet soit approuvé par le Gouverneur de la Région Kunene. La Communauté doit s’engager à participer au financement et à la construction du Centre, elle doit prendre des responsabilités concernant sa maintenance et son fonctionnement, et un architecte ou constructeur reconnu doit prendre en charge une responsabilité légale.           

Les conditions des bailleurs de fonds en cours de régulation et le financement du projet presque en place, nous attendons impatiemment que la première pierre du Centre de ressources communautaires soit déposée. Car il s’agit en effet, pour la Communauté d’Etanga, d’un rêve qui devient réalité !           

Pendant un récent séjour de terrain à Etanga, le Directeur de l’Ecole primaire d’Etanga m’a fait une demande de fonds déstinés à financer un voyage scolaire sur la côte pour ses élèves. Ses élèves n’ont jamais vu l’océan et éprouvent des difficultés à concevoir certaines notions de la culture marine namibienne et de l’industrie de la pêche. Sa proposition a été transmise à Mme Teresa van NIEKERK de la société The Missing Link pour un financement potentiel qui ferait partie des programmes sociaux que celle-ci a mis au point dans le secteur privé, le projet est en cours d’examen pour son financement. Mme Teresa van Niekerk a elle aussi joué le rôle d’intermédiaire entre la société NAMSOV, le Veripaka Youth Club et le Projet Les années Ovahimba pour le financement du Centre de Ressource communautaire d’Etanga.

LE TRAVAIL VOLONTAIRE

Par l’intermédiaire de l’Association française Congé Solidaire, deux volontaires, Alban Cattiaux et Amélie Chérubin-Grillo sont récemment arrivés en Namibie pour nous seconder respectivement au montage vidéo et à la traduction de l’anglais au français. Rapidement après leur arrivée à Windhoek, nous les avons conduits à oHere pour une courte visite, en vue de rencontrer les membres de la famille Tjambiru et de les initier, par un bref aperçu, à la vie d’Etanga. La famille Tjambiru s’est immédiatement éprise d’Alban et d’Amélie et ce fut un séjour plein de moments de joie et de bonne humeur inoubliables.


CONCLUSION

La famille Tjambiru et les membres de la communauté d’Etanga sont à présent partenaires du Projet Les années Ovahimba depuis cinq ans. Grâce au séjour initial, trois ans passés à Etanga, aux séjours de terrain successifs qui ont suivis, y compris les visites fréquentes d’amis de nationalités diverses, et surtout considérant que la visite du Groupe de jeunes d’Etanga a pleinement validé les résultats de nos travaux, notre relation avec les gens d’Etanga n’a fait que se consolider. Nous devons présenter la première partie de la Collection Les années Ovahimba d’ici fin 2003. Selon tous les oui-dire recueillis à Etanga, la destination élue par le Groupe de jeunes d’Etanga pour leur prochaine tournée est Paris !

[1] Depuis fort longtemps, il est de coutume, dans la culture Ovaherero / Ovahimba, de “lire” les intestins des bêtes (bœufs, moutons, chèvres) abattues. En fonction de la disposition ou la couleur de tel ou tel organe, on donne une interprétation sur un quelconque problème dans la communauté, voire sur l’avenir d’un individu.

[2] Quand est-ce que tu vas travailler ?

[3] Encore les images qui reviennent ? Me dit-elle, en reconnaissant l’appareil photo instantané Polaroid.

[5] Donne-moi de l’argent !

[6] Dans la communauté d’Etanga, le groupe de jeune est maintenant connu sous le nom de “oGurupa ya Tjomuise”, le Groupe de Windhoek.